La plume dans la broderie : coudre de vraies plumes dans une œuvre
16 août 2026
Sommaire

La plume est la seule matière qu’un brodeur pose sans pouvoir l’améliorer : elle arrive finie, irisée, structurée, dessinée par un savoir-faire qui n’est pas le sien. Tout ce qu’il peut faire, c’est la respecter, bien la choisir, et bien la coudre. C’est exactement le sujet de cet article : ce qu’est la plumasserie, ce que je lui dois et ce qui m’en sépare, d’où viennent les plumes aujourd’hui, et comment une vraie plume se coud dans une œuvre brodée, geste par geste.
La plumasserie, un métier d’art à part
La plumasserie est le métier de la plume : non pas la coudre dans une broderie, mais la préparer elle-même. Le plumassier dégraisse la plume brute, la teint, la remet en forme à la vapeur, la frise au couteau (les barbes tirées sur une lame, comme on boucle un ruban), la taille, puis la monte en parures, en fleurs, en boas. Ce savoir-faire vit dans quelques maisons, Lemarié (fondée en 1880, aujourd’hui chez Chanel au 19M) en tête, avec Legeron et Février, et chez une poignée d’artisans indépendants : il resterait quelques dizaines de plumassiers en France, formés pour l’essentiel par l’unique CAP du métier. C’est l’un des métiers d’art les plus menacés et les plus admirés de la haute couture.
Brodeur avec des plumes : une autre approche que la plumasserie
Je ne suis pas plumassier : je suis brodeur, et j’utilise des plumes. La distinction n’est pas de la modestie, c’est une définition. Le plumassier transforme la plume ; moi, je la prends telle qu’elle est, préparée, et je la fais entrer dans une composition brodée, entre les fils, les perles et la peinture. Ce que la broderie apporte à la plume : un contexte, une image, des voisinages de matières qu’une parure pure ne donne pas. Ce que la plume apporte à la broderie : un relief vivant, une irisation et une légèreté de mouvement qu’aucun fil ne sait imiter. Les deux métiers se saluent ; ils ne se confondent pas.
Quelles plumes pour la broderie, et d’où viennent-elles ?
Chaque espèce a son emploi : l’oie et le canard donnent des plumes robustes qui prennent bien la teinture ; le coq apporte le lustre et la courbe ; le faisan offre ses motifs naturels, dessinés d’origine ; l’autruche fait le volume et le vaporeux. La question de l’origine est aussi importante que celle de l’espèce : les plumes utilisées aujourd’hui viennent d’élevages de la chaîne alimentaire, et les espèces sauvages protégées sont interdites par la convention de Washington (CITES). C’est une frontière nette : un fournisseur sérieux nomme l’espèce et l’origine, et tout ce qui brille d’exotisme sans papiers doit rester où il est. Mes plumes viennent de ces circuits d’élevage, choisies une à une pour leur dessin.
Coudre une vraie plume dans une broderie
Voici le geste que presque personne ne décrit. Une plume tient par son axe : le tuyau, la base nue et creuse, qui se prolonge en rachis entre les barbes.
- Positionner en dernier. La plume est fragile ; elle arrive sur l’ouvrage quand toute la broderie voisine est finie, jamais avant.
- Coucher le tuyau. La base nue est posée sur le tissu et fixée comme une couchure : plusieurs points en travers, d’un fil solide assorti, qui plaquent l’axe sans le fendre.
- Verrouiller entre les barbes. Le fil remonte le long du rachis et passe une ou deux fois juste au-dessus des premières barbes, où il disparaît dans le duvet. C’est ce point haut qui empêche la plume de pivoter.
- Trois ou quatre passages suffisent ; davantage écrase la plume sans mieux la tenir. La colle textile n’est qu’un renfort ponctuel sur le tuyau, jamais la fixation principale.
- Cacher la fixation sous une perle, un point de nœud ou un élément voisin : la plume doit sembler posée, pas attachée.
- Respecter le sens. Les plumes se recouvrent comme sur l’oiseau, chaque rang cachant la fixation du précédent ; et des barbes froissées en cours de travail se redressent d’un souffle de vapeur, à distance.
Edwige : plumes véritables et satin plissé, blanc sur blanc
La plume dans mes toiles brodées
Deux de mes toiles doivent tout à ce geste. Rapace porte un plumage entier de plumes véritables, gris bleuté en couronne, roux et crème sur le poitrail, posées une à une autour d’un masque brodé de perles ; l’oiseau tient sa présence de ce mélange, le fil pour le regard, la plume pour le vivant. Edwige, la chouette des neiges, mêle les registres : des plumes réelles dans la couronne, des plumes de satin plissé piquées de sequins à côté, et le poitrail en perles d’argent. De près, on voit la frontière entre le cousu et le vivant ; à trois pas, elle disparaît, et c’est exactement l’effet cherché.
Une œuvre avec des plumes dure-t-elle ?
Oui, à trois conditions, car la plume est de la kératine, la matière des cheveux : elle dure des décennies si on la protège de ses trois ennemis. La lumière directe, qui fane ses couleurs plus vite que celles des fils ; l’humidité, qui la déforme ; les mites, qui la mangent comme la laine. En pratique : un mur sans soleil, un dépoussiérage au souffle d’air froid, une précaution anti-mites dans la pièce, et de la vapeur à distance pour redresser des barbes froissées. Jamais d’eau, jamais de frottement. Les règles générales d’accrochage sont dans l’article Encadrer une broderie.
Questions fréquentes
Quelle différence entre un plumassier et un brodeur qui utilise des plumes ? Le plumassier exerce un métier d’art à part entière : il prépare la plume elle-même, la dégraisse, la teint, la frise, la taille et la monte en parures. Le brodeur qui utilise des plumes, comme moi, prend des plumes préparées et les coud dans une composition brodée, parmi les fils et les perles. Deux métiers voisins, deux savoir-faire distincts.
D’où viennent les plumes utilisées en broderie aujourd’hui ? Les plumes utilisées aujourd’hui en broderie et en plumasserie viennent d’espèces d’élevage de la chaîne alimentaire : oie, canard, coq, faisan, pintade, autruche. Les espèces sauvages protégées sont interdites par la convention de Washington (CITES) et le commerce en est illégal. Un fournisseur sérieux indique toujours l’espèce et l’origine de ses plumes.
Comment coudre une plume sur du tissu ? Une plume se coud sur du tissu par son axe : le tuyau nu est couché et fixé par plusieurs points en travers, puis le fil remonte se cacher entre les premières barbes pour verrouiller la tige sans l’écraser. Trois ou quatre passages d’un fil solide suffisent ; la fixation disparaît ensuite sous une perle ou un point de broderie.
Comment entretenir une broderie avec des plumes ? Une broderie avec des plumes s’entretient comme une pièce en textile fragile : jamais de soleil direct, qui fane les couleurs, ni d’humidité ; un dépoussiérage doux au souffle d’air froid ; des précautions anti-mites, la plume étant de la kératine comme la laine. Des barbes froissées se redressent à la vapeur, tenue à distance. Jamais de lavage.
L’artiste derrière Fra-Del s’est formé à l’école Lesage à Paris et coud des plumes véritables dans ses toiles brodées. À propos de Franck Delorme, artiste brodeur →
Les œuvres qui emploient cette technique
Découvrir les œuvres à venir
Laissez votre adresse et nous vous préviendrons dès qu’une nouvelle œuvre est en cours ou terminée.

